mardi 3 avril 2007

Tirant le Blanc de Joanot Martorell.

Bon, parlons de Tirant le Blanc. Il s'agit, vous l'aurez peut-être deviné, d'un grand roman de chevalerie et d'amour narrant les aventures de Tirant, un chevalier breton, de l'Angleterre à Constantinople en passant par la "Berbérie" (qu'il convertira au christianisme par son exemple de magnanimité !!!!)

Ne vous attendez pas à des récits de joutes et de tournois à n'en plus finir. On en trouve, certes, mais au début du livre seulement. L'essentiel de l'action se passe sur les champs de bataille où Tirant fait la démonstration de son courage, de sa maîtrise des armes (cela dit, ce n'est qu'un homme !) mais aussi - surtout ? - de son habileté. Car il y a de l'Ulysse chez cet homme-là, lui qui a recours à la ruse autant qu'à la force. Ce qui rend d'ailleurs complexe l'évaluation de ses actes aux yeux du lecteur moderne : l'Honneur, si souvent mis en avant dans ce contexte - et le roman n'échappe pas à la règle - ne commanderait-il point de ne pas user de stratagèmes ? C'est ce que pensent certains personnages (les méchants en l'occurrence ! ).

C'est d'ailleurs une des composantes du livre que d'opposer, ou d'associer, selon des modalités complexes que je serais bien en peine de retranscrire, des valeurs supposées antagonistes : honneur et habileté, hardiesse et savoir (au cours d'une fameuse joute verbale entre la Princesse et l'Impératrice de l'empire byzantin), amour divin et amour humain...

S'agissant de ce dernier point, je ne résiste pas à la tentation de partager avec vous une citation qui reflète bien, à mon sens, l'attachement du roman aux détails crus, son peu de réticence à parler du corps, des ébats amoureux, etc., le tout dans des termes dépourvus de la moindre ambiguïté ; ainsi, dans le même temps, qu'à la religion chrétienne : "Veuille Dieu te laisser satisfaire ton désir en ce monde en t'ouvrant les portes du paradis dans l'autre" dis l'Impératrice à son futur amant (celui-là même qu'elle présente comme le successeur, dans son coeur, de son défunt fils ). C'est, je trouve, une belle manière d'aborder l'opposition "tragique" entre amour humain et amour divin ou chrétien.

Aussi est-ce sans conteste sur le versant amoureux que s'affirme la présence littéraire du corps bien plus que dans l'âpreté des combats générateurs de souffrances de toutes sortes (même si l'amour, lui aussi, entraîne des souffrance sans nom). On en trouve une très belle illustration par l'intermédiaire de cette statue en formes de femme, commandée par le roi d'Angleterre à l'occasion de ses noces, de laquelle s'écoulent, de ses seins qu'elle presse, de l'eau claire, et de son sexe qu'elle dissimule, un vin blanc très fin. La glorification incessante de l'amour physique coure tout au long du livre, scandée par la formidable demoiselle Plasirdemavie, figure ô combien singulière de la littérature mondiale par son espièglerie, son humour et sa détermination... un personnage unique qui justifierait, à lui seul, la lecture des quelques 900 pages et plus que compte l'ouvrage.

Que ceux qui n'aiment pas les joutes et les lices n'en soient pas dissuadés. On est loin ici de Chrétien de Troyes. Tant qu'il est en Angleterre, Tirant, il est vrai, participe à des tournois mais c'est là le passage le moins intéressant à mon sens. L'absurdité de ces coutumes ressort avec éclat dans le sillage de toutes ces morts qu'elles engendrent au nom de l'honneur. On le comprend d'ailleurs rapidement, la question du sens pratique est centrale dans ce livre - voir l'épisode où Philippe essaie de se comporter poliment en présence de sa "dulcinée" - sans être jamais pesante : des réalités plus essentielles prévalent en dernière instance qui exaltent, une fois de plus - je me répète mais c'est ainsi -, le corps, comme en témoigne un court passage (le dernier que je citerai). L'Infante du royaume de Sicile ayant choisi Philippe, fils du roi de France, malgré les mises en garde d'un philosophe-devin, et, semble-t-il, en dépit du bon sens, le lecteur s'attend tout naturellement à la voir déchanter. Celui-ci se trompe de livre. Voici en effet comment Martorell clôt le chapitre qu'il lui consacre : "C'est ainsi que l'on fit fête à l'Infante, qui fut très contente de Tirant, mais bien davantage de Philippe : celui-ci la besogna si bellement qu'elle ne l'oublia jamais". Bref, il y a des savoirs plus importants que celui de bien se comporter à table.


Heureusement, les champs clos sont bien vite abandonnés au profit des champs de bataille car la mission que reçoit rapidement Tirant est à la hauteur de son courage : délivrer l'empire Grec dont les ultimes défenses sont sur le point de rompre. A partir de là, alterneront sans discontinuer les récits de batailles, guerrières ou amoureuses - Tirant tombant amoureux de la fille de l'Empereur. A cet égard, n'allez pas croire qu'il soit du genre guerrier intrépide qui s'occupe de sa belle comme on occupe ses heures, la nuit venue, avant de repartir, impatient, guerroyer à l'aube. Pas du tout ! Notre héros freine au contraire des quatre fers son retour sur le champ de bataille, dédaignant de quitter la Princesse tant qu'elle se refuse à lui (de corps et non de de coeur). La guerre n'est pas sa patrie. Je parlais d'Ulysse tantôt, et c'est avec raison je crois, tant le chevalier partage bien des points en commun avec l'homme grec, capable qu'il est de verser des larmes à foison sans chercher à dissimuler sa peine tout au long de cette odyssée qui, de l'Orient où il échoue, le ramènera aux portes vacillantes de l'Occident, à Constantinople.

Bon, je m'arrête-là. Le style ? Du grand style évidemment. Du souffle. Le merveilleux ? Il est présent lui aussi, par toutes petites touches, calqué sur les récits de voyages de John Mandeville. L'humour ? Egalement ! Les références à Raymond Lulle, le pionnier de la littérature catalane à laquelle ressortit Tirant ? Idem, le chapitre intitulée (dans l'édition française) "Tirant et l'ermite" emprunte beaucoup au Livre de l'ordre de la chevalerie (traduit en français aux éditions Guy Trénadiel Editeur, 79 p.). Je ne dis pas non plus que de nombreux personnages et épisodes sont tirés de la réalité ce qui nous vaut entre autres choses une mise en scène mémorable de la création de l'ordre de la jarretière par exemple... Non, je ne le dis pas car je devrais également parler, pour faire bonne mesure, de l'importance qu'accordait Cervantes à ce livre, qu'il définit, dans Don Quichotte, comme "le meilleur livre du monde" (meilleur que le sien ? on serait tenté de le croire)... non, non, non, je n'en dirai pas plus. A vous de le lire maintenant. Et, si vous désirez aller plus loin, vous pouvez réaliser le triptyque : Le livre de l'ordre de la chevalerie, Tirant le Blanc, Don Quichotte, vous ne le regretterez pas, foi de moi.

P.S. : un dernier mot tout de même sur la situation de ce texte, roman de chevalerie très tardif qui annonce le Quichotte et porte à la quintessence un genre au moment même où celui-ci marque un déclin inéluctable, laissant la place au roman moderne. La figure du roi Arthur, "incarnation" omniprésente et introuvable d'un type de littérature et d'une certaine époque (ne serait-ce que dans l'espace propres aux livres), est née sous la plume de Geoffrey de Mounmouth, dans son Histoire des Rois de Bretagne, matrice "historique" du souverain légendaire. Les guillemets s'imposent au titre de précaution nécessaire car si Arthur est bien le fruit d'une chronique censée relater des faits (en empruntant d'ailleurs l'essentiel à des historiens tels que Bède le Vénérable - à d'autres livres en somme...), son apparition, dans le sillage de celle des magiciens de Vortigern et de Merlin, subvertit le sens de la relation historique et plonge ses lecteur dans un merveilleux qui fournira "à ceux qui racontent des histoires" "viande et boisson" pour bien des siècles ("its deeds will be as meat and drink to those who tell tales"). Aussi bien est-ce d'un rapport d'emblée complexe à l'Histoire avec une majuscule que naît la figure centrale du roman de chevalerie.
Son apogée/déclin au pied des murailles de Constantinople conserve un caractère non moins ambigu. Certes, Martorell ne se donne plus pour historien, il est romancier et poète. Mais son récit n'en a pas moins partie liée à l'Histoire. Refusant d'entériner la vérité historique (la chute de constantinople en 1453) par la fiction, il prolonge l'existence d'un empire défunt et va jusqu'à lui adjoindre un champion à sa mesure : un chevalier venu de Bretagne (!), dernier acteur d'une époque héroïque depuis longtemps révolue ailleurs que dans les livres. Grande est la cohérence de l'écrivain qui a recours à un genre littéraire appartenant à un passé quasi-révolu pour prolonger l'existence d'un empire qui n'est déjà plus que ruines. Où l'on observe dès lors que c'est bien ledit genre littéraire qui sécrète, justifie et rend possible l'uchronie donnant sa matière à l'histoire ; et son sens, à front renversé.

Tirant le Blanc, Joanot Martorell, 987 p. (texte intégral), Anarchasis.

9 commentaires:

Holly Golightly a dit…

Il semblerait que j'ai l'honneur d'ouvrir les commentaires et j'en suis très fière. Je sais que je vais trouver chez vous érudition et intelligence du propos, dans des domaines divers. Je suis déjà impressionnée par ces premiers billets. Je me sens misérable d'inculture. Mais c'est un excellent remède à ma paresse d'esprit.
La coïncidence est jolie : je vais aller voir bientôt Honor de Cavalleria et Albert Serra a puisé dans ce livre pour certaines scènes, dit-on.

Z a dit…

Un grand merci pour cette première visite, Holly !

Je dois dire que moi aussi je me sens misérable d'inculture quand je vous lis...

Oui, la coïncidence est amusante, d'ailleurs Tirant a été adapté au cinéma récemment.
Bonne séance ;)

Wictoria a dit…

Je ris - souris -à vous lire tous deux soi-disant "misérables" :) !

Lamousmé a dit…

hihihi qu'est-ce que je devrais dire moi!!!! :o))))

Z a dit…

On dit et on répète souvent que plus on apprend plus l'on prend la mesure de son ignorance. Pour être devenue un cliché au fil du temps, cette phrase n'en conserve pas moins une vérité aiguisée, à la pointe de la laquelle je me blesse tous les jours. Les roses d'Holly ont d'ailleurs elles aussi des épines. Des épines délicieuses.

Z a dit…

J'oubliais : bienvenue Lamousmé :)

Holly Golightly a dit…

Wictoria : moi seule suis misérable. Z n'a que 26 ans, lui ! Et il me dépasse de loin.
Lamousmé : tu n'as rien raté que je sache !
Merci, cher Z, votre page m'encourage à travailler davantage.

Ko, Q. a dit…

--de français qui ne considèrent le Catalan com de la "merde patoise" - je m'incline.

--"quin sant s'ha penjat!" o en français bon marché: "quel miracle!"

--bien sûr, en Catalan, langue nationale de Catalonia - (totes les Catalognes) - le meilleurs livres on été (et sont) écrits.

--je vous ai a l'oeil.

Z a dit…

Et encore, je n'ai pas parlé de Raymond Lulle, un génie...